Olivier Perrot

Combats

1996
8 Photogrammes 2 (120x100cm)

Les «Combats» d’Olivier Perrot

Rien de plus insatisfaisant pour un critique ou pour un plasticien qui s’intéresse aux autres (rôle d’enseignant oblige) que d’étudier un temps une oeuvre en train de s’accomplir ou de naître, de s’investir l’espace d’un texte (même si la plume semble facile, il n’est guerre aisé aux gens d’image de trouver les mots adéquats) et de constater cet effort, cet effort dont est assez content et même un peu fer, vain parce que celui qui en était l’objet n’a pas su dépasser, continuer, ce qui était là en germe. Avec Olivier Perrot, à l’inverse, on est toujours surpris par la flamboyance du trait qui se renouvelle sur lui même,
l’intelligence du propos qui s’auto-dépasse et l’avancée prodigieuse d’une œuvre qui semble se conforter et se confirmer d’année en année.
Pour lui les derniers travaux ne sont jamais les derniers, à peine effectifs, à peine montrés d’autres sont déjà secrètement en route reléguant au statut d’étape ce qui semblait si ce n’est un aboutissement, du moins un travail clos. Ainsi en va-t-il de cette série des “ combats ” dont une première approche hésitante m’avait l’an dernier semblé boucler un cycle, celui des projections-photogrammes sur le corps et avec le corps, brillamment illustré par les “ autoportraits ” et toutes les recherches qui les accompagnaient, depuis la série des mains jusqu’aux intéressants travaux sur la rupture, la frontière et l’interstice nés d’essais insatisfaisants, transfgurés, décalés et rejoués.
Perrot ici rebondit sur lui-même, reprend, enfonce le clou et affine le propos avec une extraordinaire réussite esthétique due à une maîtrise de plus en plus grande des procédés physico-chimiques qu’il emploie.
Mais le propos lui-même s’affne et s’enrichit.
Moins de pièces mais à la fois plus grandes et plus concises.
Les référents culturels d’abord, lisibles pour tous : ce personnage silhouetté est une sorte de saint Sébastien, débarrassé de bien des complaisances, un saint Sébastien chargé de toutes ses connotations picturales, non pas tant martyre de sa foi que résistant au dominant, blessé, atteint par l’ombre mais renaissant de la lumière et de l’ombre elle-même, retournée par sa seule présence. Par-delà la photographie qui n’est que moyen prétexte, réflexion sur le faire-image, Perrot interroge ce qui meurt en la représentation, ce survivre-autre de tout objet de l’image, cet instant suspendu de l’apparaître, à jamais sans amont et sans aval, présence qui s’impose, proprement immédiate, qui rendra toujours radicalement incompatible art et média, art et prétendue communication. Rien d’autre ne subsiste sur le papier qu’une irrésistible présence, obstinée, obtuse comme le mystère de la foi.
Travail sur l’exploration théorique ensuite ou, du moins, mise en présence de questionnements : sur la surface de l’image, le passage entre lumière et ombre, la limite impossible et la fausse frontière, le bord, la coupure entre espaces plastiques différenciés complémentaires ou opposés, équivalences, renvois, annulations, redoublements auxquels ajoutent les nuances chromatiques de couleurs qui n’en sont pas davantage : couleur de l’absence de couleur qui est une question fondamentalement photographique qui mériterait une exploration théorique conséquente : y a-t-il une photographie en couleur ?
Et qu’est-ce que la couleur (la lumière) quand elle se fait matière ?
Travail sur soi-même enfin puisqu’Olivier est toujours son propre modèle, son propre cobaye même si pudique et discret. Interrogation qui ne concerne que lui mais nous regarde aussi au sens où ce qui est là, “ ça nous regarde ” de toutes les façons.
Il y a du Jacob aussi dans ces “ Combats ”. Le fameux combat de Jacob avec l’ange qui m’est cher. Ici l’ange n’apparaît pas mais il est à l’intérieur même de ce personnage non pas double mais coupé et traversé de flèches lumineuses, ce Résistant qui persiste à vouloir garder son libre arbitre et à comprendre. Combat de la vie terrestre et de l’individualité, plus que jamais d’actualité. Alors retour du sujet ? Oui et non car il n’y a pas ici la moindre histoire à se mettre sous la dent, pas l’ombre d’une anecdote : prétexte parlant tout au plus.
Perrot parle à sa façon, d’une belle intelligence, du combat avec ces “ cavernes de la mémoire où reposent les images ”,combat intérieur que tout artiste connaît bien. Combat effectif entre le faire-image et l’imaginer, l’un n’étant évidemment pas conséquence
directe de l’autre, illustration, comme l’imagine en général le public (“ il a peint ce qu’il avait en tête ”, “ c’est comme ça qu’il l’a vu ”, etc) mais peut-être engendrant l’autre,
forçant l’autre en une sorte de combat-viol acharné et douloureux, toujours à reprendre. Toute œuvre est à la fois résultat et objet de ce combat, champ de bataille jamais conquis, toujours à conquérir par le spectateur-même, convoqué, à son tour, à prendre parti.
On voit que cette série des “ Combats ” n’usurpe pas son titre, elle est elle-même certainement décisive dans l’œuvre d’Olivier Perrot. Elle marque, en tout cas, un moment de grâce où l’adéquation est totalement réussie entre le propos et la proposition plastique (j’emploie les deux termes voisins à dessein), le moment où la photographie avec toutes ses connotations et adhérences au réel est totalement oubliée pour n’être plus qu’un moyen parfaitement transparent. Cet instant rare où le combat est son propre enjeu et où c’est soi-même, clairement, qu’il convient de vaincre, de dépasser et, d’une certaine façon, d’exposer comme trophée.

Alain Fleig, Octobre 1997